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13/11/2013

LA MEILLEURE ALLÉGEANCE EST CELLE QUE PRÊTE L’HISTOIRE !

Le Temps, Eric Kahe, Aird, AllégeanceLe Temps : Bonjour monsieur le ministre comment allez-vous?

Eric KAHE : Je me porte comme un exilé à qui Dieu fait la grâce d’être en vie avec l’espoir de participer au futur de la Côte d'Ivoire. Cette Côte d'Ivoire dont le peuple est en droit d’attendre beaucoup de ses hommes politiques. Ce temps d’introspection en exil et la conduite des affaires observée jusque-là, m’ont plus que jamais convaincu que l’on peut faire la politique autrement comme le préconise l’Alliance Ivoirienne pour la République et la Démocratie (Aird).


Le Temps : Le président du Fpi effectue en ce moment même
une tournée dans l'ouest du pays, votre région d'origine. Vous qui êtes en exil depuis avril 2011, comment percevez-vous cette visite?

Eric KAHE  Comparée au meeting saccagé du Fpi à Yopougon, cette visite est une évolution vers un espace d’expression plurielle. Ce qui reste un minima pour aborder même la notion de démocratie. La même Onuci qui assistait aux tueries de Nahibly et aux évènements de Yopougon est accourue à Oumé. Il faut s’en réjouir même si beaucoup reste sur le chemin de la normalisation.
Le gros du problème sera l’acceptation par les extrémistes du régime que leur « victoire » ne peut effacer les autres de l’espace commun et qu’ils ne pourront la savourer avec fierté que dans l’exemplarité démocratique au nom de laquelle des Ivoiriens sont morts parce que privés de soins faute de médicaments et que des institutions ont été bombardées au prix de milliers de morts. Quelle dignité y a-t-il à appartenir à un gouvernement si dans toutes les capitales occidentales, les ministres sont pris à partie par leurs concitoyens étouffés ? Les conditions de l’accession au pouvoir sonnent comme un handicap que les extrémistes compliquent par une haine inexplicable.


Le Temps : Là où vous vous trouvez, avez-vous les nouvelles de vos parents et proches?

Eric KAHE  De temps en temps ! Car l’exil de 2010 dans l’environnement plus favorable que celui de Laurent Gbagbo dans les années 80, laisse quand même une marge de manœuvre, notamment en matière de communication. Je crois d’ailleurs que c’est, faute de n’avoir pas tenu compte de cette donne, que beaucoup sous-estiment le niveau de conscience des populations africaines et veulent les traiter comme l’ont fait les dictateurs de l’ère postindépendance !

Le Temps : Après la crise postélectorale, avez-vous toujours le sentiment que le président Gbagbo est dans le cœur des populations de votre région?

Eric KAHE  Au-delà de ma région, c’est sans doute dans le cœur de tous les Ivoiriens que le Président Gbagbo est. Nul ne peut prétendre gouverner sans commettre des erreurs. Et le président Laurent Gbagbo en a certainement commises. 
Mais le peu d’attachement à son pays et à son peuple ne peut faire partie de ses erreurs. Laurent Gbagbo à la Haye, après un traitement qu’il a lui-même effleuré avec dignité lors de son audience de comparution et son transfert presque en catimini, ne passe pas seulement pour une erreur mais pour une faute politique qui impactera immanquablement la Côte d'Ivoire. Nous travaillons à l’Alliance Ivoirienne pour la République et la Démocratie (Aird) à en atténuer les conséquences. Notamment avec la campagne en cours avec le concours de votre confère « le Nouveau Courrier » que nous remercions au passage. 
Nous ne devons pas biaiser avec les faits. Sinon, les choses auraient été plus simples pour le pouvoir et moins inconfortables pour l’ancien représentant spécial du SG de l’ONU qui, sortant de sa neutralité, avait décrété que « Gbagbo est fini ». C’est sans doute cette arrogance dont le peuple ivoirien a fait un défi. Peut-être que ce peuple a-t-il estimé que ce n’est pas à l’extérieur de décider de qui est fini et qui est naissant !

Le Temps : Mais qu'est-ce qui explique cet attachement indéfectible de ces populations au président Gbagbo?

Eric KAHE  Plusieurs facteurs dont le refus de l’injustice, la preuve non faite des nouvelles autorités d’offrir mieux que lui, l’incapacité du pouvoir à être au service de tous. 
Si j’avais été le conseiller du chef de l’état, lors de sa visite à l’Ouest, je ne lui aurais pas indiqué le seul domicile de l’Imam Konaté (paix à son âme), tué en 2011 à Duékoué, lors de la crise politique. L’Imam Konaté, par ailleurs l’un de mes plus grands soutiens politiques à Duékoué et autodidacte d’une immense culture spirituelle, était un guide spirituel d’une grande ouverture prônant paix, amour et fraternité avec tous nos semblables. C’est par son entremise que j’ai constamment parrainé les activités de l’Aeemci (Assosiation des élèves et étudiants musulmans de Côte d'Ivoire) de tout le Moyen Cavally. À juste titre, la famille de l’Imam Konaté a eu droit à la compassion méritée du chef de l’état, quand le quartier Carrefour, épicentre des violences a été royalement ignoré ! Oublier ainsi la compassion due au quartier "Carrefour" laisse un goût partisan pour celui que l’on présente comme le président de tous les Ivoiriens. 
Il y a aussi cette fameuse affaire pendante à la Cpi. Habitués que nous sommes à nos procédures judiciaires peu ouvertes au public, nous découvrons ce qu’est un procès, même sous pression politique. Des juges peuvent inviter le bureau du procureur si puissamment doté de moyens matériels et humains à revoir sa copie basée sur du narratif. Un tas de raisons ont tourné la «dégbaoïsation » à l’avantage de Laurent Gbagbo.


Le Temps : Pourtant,  le régime Rdr soutient que les populations de l'ouest suivent un homme qui n'a rien fait pour empêcher les tueries depuis 2002?

Eric Kahe, Aird, Alassane Ouattara, DuékouéEric KAHE  N’est-ce pas un peu cynique de dire cela de la part de ceux qui sont soupçonnés (je dis bien soupçonnés) d’être à la base de ces tueries ? 
Cynisme pour cynisme, on pourrait répondre «heureusement qu’il n’a rien fait» car la simple application de la Constitution l’a conduit à La Haye.
Pour être plus sérieux, le conflit est trop complexe pour s’adonner à de telles analyses et un chef d’état se doit d’être le moins partisan possible.


Le Temps : Que peut apporter cette visite du Fpi dans cette région sinistrée, détruite et meurtrie depuis 2002?

Eric KAHE  Le président du Fpi n’est pas membre de l’exécutif. Il n’a donc que peu à offrir. Le mieux qu’il puisse donner c’est de s’interroger sur ce qu’aurait fait le président Laurent Gbagbo si ce dernier avait été libre de ses mouvements et de sa parole, devant l’immensité des souffrances de son peuple. Le premier ministre Affi connaît sans doute la réponse. Mais avant de leur offrir la paix en leur demandant l’apaisement, leurs oreilles ne seront attentives que lorsqu’il aura compati et reconnu leurs peines incommensurables.
En allant vers les Ivoiriens et en dénonçant les atrocités à eux faites, Affi désamorce leur colère, contrairement à ceux qui l’accusent de tenir des discours extrémistes. Au regard des gestes symboliques et des paroles fortes lors de ces visites dans d’autres localités, cette tournée est avant tout le symbole de la solidarité en direction de ceux qui souffrent. Il pourrait en tirer les leçons de visu pour envisager l’avenir immédiat et à moyen terme. L’avenir à moyen terme en terme de rapports immédiats avec le pouvoir actuel quand il aura touché du doigt le terrain et entendu ces frères et sœurs de l’ouest, de toute la Côte d'Ivoire.


Le Temps : Pensez-vous que l'ouest est sorti de l'ornière après la crise de 2010?

Eric KAHE  Il s’est plutôt enfoncé dans l’ornière. Il est urgent d’en sortir par la prise de décisions courageuses, telles qu’indiquées par les
organisations à la neutralité moins soupçonnable, notamment les Ongs et les organisations de défense des droits de l’homme.


Le Temps : Comprenez-vous l'impatience de Ouattara de voir les réfugiés du Libéria rentrer en Côte d'Ivoire?

Eric KAHE  Bien sûr que je la comprends – et sans préjuger de la nature réelle de ses intentions- cela semble tout à son honneur ! Mais le discours vertueux suffit-il là où l’on attend des gestes forts et des décisions courageuses du président de tous les Ivoiriens ?


Le Temps : Les conditions de leur retour sont-elles réunies? 

Eric KAHE  Il est permis d’en douter au regard des rapports des Ongs et les organisations de défense des droits de l’homme.

Le Temps : Le procureur de la Cpi a récemment accusé les exilés du Ghana de comploter contre le régime Ouattara avec de gros moyens
financiers. Que répondez-vous à ces accusations? 

Eric KAHE  Il faut vraiment être de grands masochistes pour lutter contre la faim, chercher désespérément un toit, fuir la traque et parallèlement consacrer de gros moyens à comploter contre un régime alors qu’on ne dispose pas de base arrière (le Ghana ne le permettrait jamais). Par ailleurs, il faut manquer de culture pour une telle option. Je vous renvoie à l’ouvrage de Gene Sherp pour savoir que «les rebellions violentes peuvent déclencher une répression brutale qui laisse fréquemment le peuple plus impuissant qu’auparavant. Quelle que soit la valeur de l’option violente, une chose est certaine : en plaçant sa confiance dans les moyens violents, on choisit le type même de lutte dans lequel les oppresseurs ont presque toujours la supériorité ».
Il faut aussi manquer d’intelligence pour ignorer les graves conséquences 
d’un coup d’état quand le même Gene Sherp écrit «L’option coup d’État militaire pose de graves problèmes. Le plus important est qu’elle laisse en place une mauvaise distribution du pouvoir entre la population, l’élite au pouvoir et la force militaire. Le renvoi de certaines personnes et cliques des postes gouvernementaux facilitera tout simplement l’occupation de ces postes par d’autres personnes. Celles-ci auront peut-être un comportement plus tempéré et seront éventuellement plus ouverts à des réformes démocratiques, mais ils peuvent aussi, à l’inverse, être plus corrompus que ceux dont ils prennent la place. Après avoir consolidé sa position, la nouvelle clique peut se révéler plus impitoyable et plus ambitieuse que la précédente. Ainsi, malgré les espoirs qu’elle apportait, elle sera libre de faire ce qu’elle veut sans se préoccuper de démocratie ou de droits humains. Cela ne peut donc pas être une réponse acceptable au problème de la dictature». Quel que soit l’angle d’analyse, je suis pour l’unique voie de la transition pacifique. Et je crois savoir que les cadres du Fpi sont sur la même longueur d’onde !


Le Temps : Que répondriez-vous à ceux qui vous accusent de ne pas aimer Ouattara?

Eric KAHE  J’ai eu parfois l’écho de ces raccourcis. Des raccourcis de la part de ceux qui, n’ayant rien à offrir en terme de compétences et de solutions novatrices pour la réconciliation et la réalisation des promesses de campagne de celui de l’estime duquel ils ont grand besoin, préfèrent lui offrir des ennemis partout. Comme si un chef d’état n’avait pas assez de problèmes et d’ennemis déjà ! Et comme s’il y avait, pour un président, gloire à tirer d’un tel désamour de ses administrés. 
À l’Udpci, à qui j’ai apporté sueur et sang, je n’ai laissé aucune animosité. Ce n’est donc pas le président du RDR que je détesterais. Je ne peux d’ailleurs détester personne.
Je combats des politiques. Comme Félix Houphouët-Boigny, mon cœur est si petit qu’il n’y a pas de place pour la haine d’autrui. Certes en 2009, j’ai été l’auteur d’une lettre ouverte qui ne portait aucune trace de propos violents et dont la pertinence est aujourd'hui attestée par les résultats du régime. De tout temps, mes critiques et mes propositions portent sur des valeurs, des modèles politiques et des outils de développement.
La difficulté de certains acteurs politiques c’est de professer des vertus et des objectifs que les actes passés ou présents contredisent. Malgré un discours vertueux du RDR, peut-on désormais contester la dénonciation de « ces nominations tribales, cette justice à deux vitesses, ces médias embrigadés, ces marchés de gré à gré, cette impunité rampante pour les délits économiques, la construction de cette armée vouée à maintenir une ethnie au pouvoir, ces emprisonnements selon l’humeur du prince » pour reprendre exactement les propos de Honorat De Yedagne.

Le dire c’est aider le chef de l’état à rentrer dans l’Histoire positive dont ses partisans lui ferment chaque jour davantage les portes. Dans leur logique, ces mêmes partisans sont hélas prêts à vous brandir des mandats d’arrêt dès qu’est entendu un autre son de cloche.

Le Temps : Vous faites allusion au mandat qui vous a visé suite à la déclaration de l’Aird sur le Ppte?

Eric KAHE  A celui-là mais aussi à celui de bien d’autres cadres. Un ancien ministre a été visé par un mandat pour avoir simplement écrit que la fin de l’exil dépendait des gestes du Gouvernement !

Le Temps : Lequel Ministre?

Eric KAHE  Souffrez que je ne complique pas sa situation !

Le Temps : Est-ce pour cela que vous n’avez pas prêté allégeance à Alassane Ouattara !

Eric Kahe, Aird, Côte d'Ivoire, Crise postélectoraleEric KAHE  Encore une invention de ceux qui souhaitent tirer sur la corde de la division pour asseoir une oligarchie et en faire partie. Quelle est la place constitutionnelle et légale de l’allégeance pour des civils comme nous ?
En outre, est-ce à partir de leurs camps de réfugiés ou de leurs lieux d’exil que tous ces jeunes ivoiriens à l’avenir aujourd’hui hypothéqué doivent prêter allégeance ? Lequel de nous a prêté allégeance à Félix Houphouët-Boigny, à Henri Konan Bédié, à Robert Guei ou à Laurent Gbagbo ?  Pourquoi le cas du dernier en date d’une série qui ne s’arrêtera pas, doit-il différer au point d’induire, en raison même de cette exigence d’allégeance, un indice de suspicion légitime ? Parfois, je me demande si ceux qui desservent l’image d’un chef sont toujours du côté où on les croit. Sur le point de la non-allégeance, quel cadre ou militant de l’opposition a-t-il un jour refusé d’obtempérer à l’ordre d’un agent de police ou de gendarmerie ou même d’un militaire ou encore à une décision de justice ?
De quelle allégeance peut-on parler sans éclabousser la légitimité du pouvoir, alors que Akoun Laurent, Affi N’guessan, Bro-Grébé, Mahan Gahé, etc… sont bien allés en prison sans qu’un commando de "non allégeants" ne lèvent le pouce pour aller les faire libérer ! Laurent Gbagbo est à la Haye non ? C’est à la demande et sur l’ordre de qui ? N’est-il pas préférable pour un parti politique de donner au pays un président dont les compatriotes sont fiers plutôt que d’attendre leur allégeance ? La meilleure allégeance est celle que prête l’Histoire !


Le Temps : Vous parlez sans cesse de construire la nation. Quelles en sont les contours ?

Eric KAHE  La première condition sera le courage de la réconciliation. Le courage de l’amour du compatriote en faisant arrêter la spirale de la défiance mutuelle. Une personnalité proche du Rhdp qui a beaucoup d’indépendance d’esprit et qui est une grande valeur intellectuelle de ce pays me disait récemment « Aujourd'hui nous avons deux problèmes: la haine + la haine. Je me suis longtemps opposée à la haine de celui qui détient le pouvoir; même si je ne suis pas d'accord avec l'attitude de l'opposition quand, étouffée par cette même haine, elle s'inscrit dans une défiance permanente qui empêche toute possibilité de reconstruction morale collective! ».
Une telle avancée est déjà une victoire. On ne fait pas la paix avec son ami ou son allié mais avec son ennemi ou son adversaire. À ceux qui ont gardé une relation de loyauté avec Laurent Gbagbo (par simple honnêteté intellectuelle puisque nous sommes co-comptables de son bilan comme devraient l’être tous les ministres Rhdp de 2001 à 2010) je pose souvent cette question : qu’aurait-fait Laurent Gbagbo face aux terribles souffrances de son peuple s’il avait été libre de parole et de mouvement ? Parfois, savoir retenir sa puissance n’est-il pas le sommet de la puissance ?

Le Temps : Quel bilan faites-vous du mandat d’Alassane Ouattara?

Eric KAHE  Le mandat n’est qu’à mi-parcours. Nous ne devons pas désespérer de surprises agréables. Mais pour reprendre à l’identique l’expression de mon ami et frère Honorat De Yedagne, « nous  attendons encore le Alassane Ouattara que l’on nous avait promis ».
Sans doute qu’en citant cette phrase, j’éloigne de moi les risques d’essuyer les foudres du pouvoir, vu que son auteur n’y a pas eu droit. À moins qu’il y ait des opinions qui, énoncées par des personnes ciblées, constituent des délits. En outre, c’est le mandat du Rhdp et non d’un individu. Si ce mandat devait rester en l’état, il indiquerait la voie de la construction de la nation, convaincus désormais que nous sommes qu’il n’y a pas d’ethnie supérieure aux autres. Une ethnie supérieure qui produirait des génies et les autres des moins bons.


Le Temps : Votre opinion sur l’affaire du prêt contracté auprès du Congo et qui défraie la chronique ?

Eric Kahe, Aird, Alassane OuattaraEric KAHE  Partisan du renforcement de la coopération sud-sud, j’y vois un aspect positif. On peut cependant regretter que cela se soit fait en cachette s’il est confirmé que c’est une revue du Fmi qui a révélé ce prêt qui amène également à s’interroger sur le niveau réel de notre endettement qui prend vraiment l’ascenseur après que nous ayons dansé pour le Ppte. D’où la nécessité de ce pacte républicain (version Aird) ou des états généraux (version Fpi) qui permettront de baliser nos rapports tout en indiquant le chemin des prochaines décennies quel que soit le gouvernement. Une sorte de consensus sur notre futur.

Interview réalisée par Fabrice Tété

 



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